Vincent Glowinski

Een SPOOK kleurt de stad

(Un fantôme colore la ville)


Texte traduit depuis un article de Valérie Droeven

Publié dans De Standaard, le 19 décembre 2009

Photos Jimmy Kets

Parcourir Bruxelles la nuit aux côtés de Bonom, le guérillero du graffiti.

Bonom, le guérillero du graffiti, part à la conquête de Bruxelles. Tout au long d’une nuit glaciale, le quotidien De Standaard le suit dans ses pérégrinations nocturnes. « J’ai des araignées dans la tête », dit-il. Donc, il dessine une araignée géante sur un mur nu dominant la ville endormie.

Du bord du toit, Bonom scrute le chemin de fer de l’autre côté de la rue. Un train de marchandises est à l’arrêt. Quand une locomotive avance péniblement de quelques mètres, Bonom marmonne : « Vas-y, vas-y ! », comme s’il essayait de mettre en branle le convoi avec la seule force de ses pensées. Cela fait déjà une heure qu’il tient le guet, assis silencieusement sur le bord du toit d’un immeuble d’appartements. Il fait trop froid pour parler. Bonom tourne la tête et jette un nième regard sur le mur gris qu’il souhaite prendre en main. Il demande l’heure : 2h30. « Nous avons tout le temps. », répond-il calmement. 

 

L’artiste de graffiti Bonom devient petit à petit une légende à Bruxelles. Depuis 2006, il marque son empreinte sur toute la ville à travers ses œuvres. Cette année-là, il a peint un fœtus géant sur la bâche d’un échafaudage entourant un terrain en construction, en face de la cathédrale Saint-Michel. Personne ne voulait croire qu’il s’agissait d’une œuvre clandestine. Ce n’est que lorsqu’il a peint une tortue et une baleine sur les bâches des échafaudages du collège Sint-Jan Berchmans, que Bruxelles a compris à qui elle a affaire. Ces dernières années, Bonom est le « fantôme urbain » qui hante le plus l’imaginaire. Il n’a pas son pareil en matière de guérillero du graffiti. Il refuse depuis toujours de donner des interviews, mais nous permet exceptionnellement de le suivre une nuit.

 

Il gèle à pierre fendre cette nuit-là, mais ça ne l’affecte pas. Il y a peu de gens dans la rue, ce qui est un avantage pour l’activité de Bonom. Ce sera de l’improvisation, nous a-t-il avertis. Il nous a également prévenus qu’il faudra un peu grimper.

 

Quand nous rencontrons Bonom dans le café où il nous a donné rendez-vous, son bâton à peindre télescopique se trouve simplement contre le mur, à côté de la porte. Dans son sac à dos, il transporte un petit pot de peinture orange. Il avoue être un peu plus nerveux qu’à l’accoutumée. « À trois, c’est quand même différent que seul », nous dit-il en souriant.

 

Bonom a choisi le mur qu’il veut peindre parce qu’à partir du train qui passe, celui-ci est bien en vue. Et la couleur orange se marie harmonieusement avec le gris du mur. Il a effectué son repérage dans l’après-midi, mais, obligé de rester à distance, il n’a pas pu évaluer si l’escalier de secours qui mène au toit est facile d’accès. Il s’avère que l’escalier de secours est suspendu à deux mètres du sol. Il est verrouillé avec des chevilles et l’on ne peut donc pas l’emprunter aussi aisément qu’il l’espérait. Bonom ne s’y attendait pas. L’heure de l’improvisation a sonné.

 

 

Souple comme un félin

Quelques rues plus loin, il y a des barrières de sécurité. Posée latéralement et droit contre le mur, une barrière peut faire office de marchepied. Opération réussie. Une fois sur le toit, le silence absolu est de rigueur. Derrière les fenêtres, il pourrait y avoir des chambres à coucher et il ne faut réveiller personne. À deux reprises, Bonom doit monter sur un toit situé plus haut encore. Cela ne lui demande pas de gros efforts. En comparaison du renard tombant qu’il a peint près de la Colonne du Congrès, ceci est de la petite bière. Bonom est souple comme un félin.

 

Il souhaite encore attendre avant de se mettre au travail. Il estime que nous avons fait trop de bruit. « Tant que je n’ai rien peint, ils ne peuvent pas grand-chose contre nous », dit-il. « Je veux attendre, pour m’assurer que personne n’a appelé la police. »

 

Puis il remarque le train de marchandises. Sur les rails, des manœuvres sont en cours et cela concerne le train. Il scrute le machiniste avec méfiance. « Il faut vraiment attendre. L’homme est là à ne rien faire. Il lui suffit de tourner la tête vers la gauche, et il peut m’apercevoir. »

 

Quand le train disparaît finalement cahin-caha derrière l’immeuble, Bonom se redresse. Il enfile ses gants de travail et sort de son sac à dos le plastique contenant le pot de peinture. Le bâton à peindre qu’il a transporté sur trois étages peut s’étirer et faire trois mètres de long.

 

Bonom sait parfaitement comment l’araignée – spinnekop est le seul mot néerlandais qu’il connaît – qu’il veut peindre doit avoir l’air. Le point culminant, où les pattes formeront un angle vers le bas, dépassera le toit de quelque trois mètres. Le corps entoure une fenêtre. « J’aime jouer avec le relief d’un mur. Ainsi, ce n’est plus un dessin stérile », nous dit Bonom. Il agite le rouleau de peinture sur le mur, en exécutant de larges coups de brosse. On dirait qu’il commence par une ébauche assez brute, mais chaque mouvement est ponctuel et réfléchi. Lentement, une araignée orange apparaît.

 

 

Des araignées dans la tête

« J’ai des araignées dans la tête », m’a dit Bonom quelques jours auparavant. Nous sommes assis dans la cuisine d’un appartement défraîchi de la périphérie bruxelloise. Tandis que Bonom prépare des spaghettis au fromage sur un petit réchaud électrique à deux plaques, nous discutons de ce que nous pourrions faire ensemble. Au plafond de son salon pendille une araignée qu’il a confectionnée. Il la touche, fier et bienveillant, afin que je ne sorte pas sans l’avoir remarquée.

 

« Il y a eu une période où j’avais des poissons dans la tête », me raconte-t-il. « Il suffisait que je lève les yeux au ciel pour voir un poisson dans chaque nuage. »

 

Dans ce petit trois-pièces, j’ai commencé à comprendre à quel point ce garçon est exceptionnel. Il vit pour dessiner. Et j’ai l’impression que tout doit céder à cette passion. Bien que les murs de la petite cuisine s’écaillent, on aperçoit de-ci, de-là, les petits personnages dont il les a ornés. Dans un coin, un récipient en plastique est entouré par un rideau de douche. Un lit, un bureau et une table de dessin sont les seuls meubles qui garnissent l’appartement. Ainsi vit un artiste, un phénomène.

 

Un rituel, une danse

Bonom avait prévu qu’il lui faudrait une vingtaine de minutes pour achever son araignée, mais ça se prolonge. Il travaille pourtant à toute hâte et la fluidité avec laquelle les lignes apparaissent sur le mur est stupéfiante. Le toit est étroit et par moments, son talon bascule au-delà du bord. Peindre ressemble à un rituel, à une danse agile. Parfois, il se retourne et observe le chemin de fer ou les appartements où brille encore de la lumière. Quand son araignée orange est terminée, il sort une bombe de peinture noire. Il verse de la peinture dans une flaque sur le toit. Il trempe le rouleau dans le liquide noir et entame la finition. Il avance très vite. Quelques coups de brosse apparemment fortuits rehaussent l’araignée orange et lui donnent du relief.

 

Puis il remballe la peinture et écourte son bâton à deux mètres. « Prudence », dit-il. « Le pot de peinture dans mon sac à dos est ouvert à présent. Il ne faut vraiment pas que nous soyons arrêtés. » Nous décidons que nous allons redescendre séparément. « Ne vous retournez pas, ne vous arrêtez qu’au bout de la rue. On se retrouve là. »

 

Bonom est excité. « Décidément, c’est plus difficile à trois », affirme-t-il. « Seul, on attire moins l’attention. » Un sentiment de soulagement domine quand nous évoquons les moments palpitants. « Elle est belle, vous ne trouvez pas ? », dit-il soudain. Son araignée est belle, en effet. « Je l’aurais dessinée autrement si vous n’étiez pas là. », ajoute-t-il. « Elle aurait peut-être été mieux. », poursuit-il avec un désespoir sincère dans les yeux. « Mais elle quand même belle, hein ? Vous êtes sûrs ? » L’araignée est magnifique.

 

Entre-temps, il est quatre heures du matin. Bonom, bâton de peinture sous le bras, arpente la rue. À cette heure-ci, elle est déserte. Bonom parle sans discontinuer. Soudain je suis frappé par sa jeunesse. Trop jeune pour être dès à présent une légende, mais dans une grande ville comme Bruxelles, c’est le cours des choses.

 

photo : Jimmy Kets
photo : Jimmy Kets
photo : Jimmy Kets
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photo : Jimmy Kets